Du jour au lendemain (ou presque), Valérie, scientifique au CEA, s’est retrouvée à la tête de Via Logistique, l’entreprise familiale fondée par son père. Cet article est un témoignage précieux sur la gestion d’une succession et les clés pour transformer une épreuve en réussite entrepreneuriale.
Dans le monde de l’entreprise familiale, la transmission est souvent perçue comme un processus long et planifié, préparé sur plusieurs années avec soin. Pourtant, la réalité peut parfois en décider autrement. Le témoignage de Valérie, présidente de Via Logistique, illustre parfaitement comment une transmission soudaine et non préparée peut malgré tout réussir, à condition d’adopter la bonne méthode et de s’appuyer sur les bonnes personnes.
Quand la succession devient une urgence absolue
En février 2017, Valérie était une scientifique épanouie au CEA, dirigeant un laboratoire et passionnée par ses recherches en biologie, avec des missions auprès de la Commission Européenne. Son père, fondateur de Via Logistique, venait de célébrer ses 74 ans et rien ne laissait présager une catastrophe imminente. « Il était très fatigué, mais rien ne laissait sous-entendre qu’il y aurait une catastrophe comme ça. Il était “éternel”« , se souvient-elle.
Le décès brutal de son père a plongé Valérie dans une situation que vivent malheureusement de nombreuses familles d’entrepreneurs : devoir faire des choix cruciaux pour l’avenir d’une entreprise sans aucune préparation préalable. « Il n’y a eu aucune préparation, rien de structuré, rien d’organisé« , confie-t-elle avec sincérité.
Cette situation, loin d’être exceptionnelle, soulève des questions essentielles : comment réagir face à l’imprévu ? Quelles décisions prendre et dans quels délais ? Comment préserver l’entreprise et ses équipes ? Et également comment se préserver ?
La course contre la montre : six mois pour décider
Le cadre légal français impose un délai de six mois pour déclarer une succession et déterminer si l’héritier souhaite reprendre l’entreprise ou opter pour une autre solution comme la vente. Six mois qui peuvent sembler longs mais qui, dans la réalité, passent à une vitesse vertigineuse quand il faut tout apprendre et tout comprendre d’un univers professionnel jusque-là étranger .
Valérie a fait le choix de l’audace en prenant sa décision bien plus rapidement : « Au 1er avril, c’était fait. J’ai demandé et obtenu une mise à disposition d’un an que j’ai renouvelée une deuxième année, puis après j’ai démissionné de mon poste au CEA. Mais au 1er avril 2017, j’étais nommée dirigeante des sociétés de mon père.«
Cette rapidité de décision s’explique par une méthode qu’elle a instinctivement adoptée et qui s’avère être une véritable feuille de route pour toute succession non préparée.
La méthode de l’immersion totale
Face à l’ampleur de la tâche, Valérie a intuitivement développé une approche systématique basée sur trois piliers fondamentaux :
1. L’écoute active et la rencontre terrain
« Ma stratégie a été de voir tout le monde. D’aller sur les sites, de discuter un par un avec les membres des comités de direction, les directeurs, les représentants du personnel, tous les gens qui avaient des responsabilités« , explique-t-elle. Cette démarche empreinte d’humilité – reconnaître qu’elle ne savait pas tout et que l’expertise résidait dans les équipes – lui a permis d’appréhender rapidement la vision de son père et de comprendre le fonctionnement de l’entreprise.
Cette phase d’écoute active s’est révélée cruciale pour plusieurs raisons : elle a permis de rassurer les équipes, de recueillir l’historique et la mémoire de l’entreprise, mais aussi d’identifier les forces et les axes d’amélioration possibles.
2. La curiosité scientifique appliquée au business
Son parcours de chercheuse s’est révélé être un atout majeur dans cette phase de découverte. « En tant que chercheuse, j’étais curieuse, j’aime comprendre, je pose des questions parce que je veux voir comment ça fonctionne; j’émets des hypothèses, je teste les hypothèses« , détaille-t-elle.
Cette approche méthodique lui a permis d’acquérir progressivement les compétences élémentaires dans des domaines aussi variés que le social, la comptabilité, la fiscalité ou le juridique. « Il est impossible de tout apprendre en une semaine. Mais ma curiosité naturelle m’a permis d’avancer et de comprendre l’essentiel.«
3. La construction d’une relation de confiance
L’accueil bienveillant des équipes a constitué un facteur déterminant dans la réussite de cette transition. « Ils m’ont accueilli, m’ont expliqué les choses, et ont fait preuve de beaucoup de patience aussi. Personne ne m’a claqué la porte, ou ne m’a fait comprendre que soit je n’étais pas à ma place, soit je n’y connaissais rien… alors que je n’y connaissais rien à l’époque« , reconnaît-elle avec gratitude.
Cette bienveillance mutuelle a créé un cercle vertueux : les équipes ont aidé Valérie à comprendre l’entreprise, et elle a su reconnaître ce soutien tout en apportant sa propre vision.
Les défis spécifiques d’une reprise non préparée
Une transmission non préparée présente des défis particuliers que Valérie a dû surmonter un à un :
Reconstruire les relations externes
« Il a fallu, en particulier pour le site classé SEVESO, recréer des liens que mon père avait avec les administrations« , explique-t-elle. En effet, les partenaires externes – administrations, clients, fournisseurs, banques – ne la connaissaient pas et ont dû apprendre à lui faire confiance.
Cette reconstruction des relations a nécessité du temps et de la patience, particulièrement dans un secteur aussi réglementé que la logistique de produits dangereux.
Adapter son style de management
L’un des enjeux majeurs consistait à préserver les valeurs de l’entreprise tout en y apportant sa propre vision. « Mon père était très directif. Moi j’accompagne plutôt les équipes sur un mode participatif : je leur fais confiance, ce sont eux les experts« , souligne-t-elle.
Cette évolution du style de management, de directif vers participatif, illustre parfaitement comment une reprise peut être l’occasion de faire évoluer certains aspects de l’entreprise tout en préservant son ADN.
Gérer les crises successives
La reprise de Valérie a été immédiatement suivie par des défis majeurs : la crise du Covid-19, le départ d’un client historique, la nécessité de rétablir la rentabilité de certains sites. « Il nous a fallu huit ans pour rétablir la rentabilité complète de chaque site« , confie-t-elle, illustrant la persévérance nécessaire dans ce type de situation.
Les facteurs clés de succès
Après huit années à la tête de Via Logistique, Valérie identifie plusieurs éléments déterminants pour réussir une succession non anticipée :
La motivation profonde
« Ce qui me motive, c’est l’humain. Toutes les belles personnes qu’il y a dans la boîte« , affirme-t-elle. Cette motivation centrée sur les valeurs humaines s’est révélée être un moteur puissant pour surmonter les difficultés et les moments de doute.
L’acceptation de ses limites
« Je n’aurais jamais pu y arriver toute seule« , reconnaît-elle sans complexe. Cette lucidité sur ses propres limites lui a permis de s’entourer efficacement avec les bonnes personnes et de déléguer les aspects où elle était moins à l’aise.
L’équilibre personnel comme fondation
La réussite de cette transition ne repose pas uniquement sur des facteurs professionnels. Valérie insiste sur trois piliers personnels qui l’ont soutenue :
Le soutien familial : « J’ai eu la chance d’avoir le soutien de ma famille proche lors de la reprise. Ils ont eu une sacrée patience ! », confie-t-elle. Ce cocon familial a offert un espace de stabilité et de réconfort indispensable.
Le sport comme régulateur : Face au stress, Valérie a trouvé dans l’activité physique un outil précieux. « Le sport m’a beaucoup aidé : un moyen d’évacuer le stress et de prendre du recul« , explique-t-elle. Cette pratique régulière lui a permis de maintenir l’équilibre mental nécessaire.
La fidélité à ses valeurs : « J’ai toujours su rester en alignement avec mes valeurs, ce qui m’a poussé à faire parfois des choix difficiles« , reconnaît-elle. Cette cohérence entre convictions et décisions a servi de boussole dans les moments complexes.
La préservation de l’essence tout en modernisant
Valérie a su préserver les valeurs humaines qui caractérisaient l’entreprise de son père tout en apportant sa propre vision. La mise en place d’un nouveau WMS (Warehouse Management System) et la relance du projet d’extension d’un site logistique (Bourges II) illustrent cette capacité à développer sans dénaturer.
Les enseignements pour les dirigeants
L’expérience de Valérie offre des enseignements précieux pour tous les dirigeants d’entreprises familiales :
Préparer l’impréparable : Même si la succession brutale ne peut pas toujours être anticipée, il est possible de mettre en place des garde-fous et des procédures pour faciliter une transition. Cela protège ceux qui vous sont chers.
Valoriser l’intelligence collective : La réussite de cette transition repose largement sur la capacité des équipes à transmettre leur savoir et leur expérience et à la capacité d’écoute et de confiance du nouveau dirigeant.
Transformer une entreprise: Une succession peut être l’occasion de faire évoluer le style de management ou les projets de développement tout en préservant les valeurs fondamentales de l’entreprise.
Accepter le temps nécessaire : « Il m’a fallu cinq ans pour m’approprier les sujets et avoir une vision de ce que je voulais et de ce que je ne voulais pas« , reconnaît Valérie. Cette temporalité est normale et ne doit pas être perçue comme un échec.
Conclusion : de l’épreuve à la réussite
Aujourd’hui, huit ans après cette reprise, Valérie affiche une fierté légitime : « On est toujours là. La société, le groupe, est là et se porte bien. Et nous avons des projets. » Cette réussite démontre qu’une succession non préparée peut malgré tout aboutir à un succès, à condition d’adopter la bonne méthode et de s’appuyer sur les bonnes personnes.
Son témoignage rappelle également que derrière chaque entreprise familiale se cache une aventure humaine faite de défis, de doutes, mais aussi de victoires partagées. « Ma motivation, elle est là. Si un jour je n’ai plus cette motivation, il ne restera plus rien« , conclut-elle, résumant parfaitement l’essence même de l’entrepreneuriat familial.
L’histoire de Valérie et de Via Logistique prouve qu’il est possible de transformer une succession non préparée en opportunité de développement, à condition de rester fidèle à ses valeurs tout en sachant s’adapter aux défis du présent.
